Le jeu n’est un jeu que tant qu’il reste un jeu. Lorsqu’il est transposé dans la réalité ou qu’il condamne celle-ci à se plier à ses règles, il devient une arme redoutable.
Les personnages de ce roman sont des figurines dans un jeu qui les dépasse, un jeu qui affine de jour en jour ses ramifications, comme un rhizome cherchant à se greffer sur la réalité, afin de la vider de sa substance.
L’échiquier où se déroule ce jeu cruel est la défunte URSS, le laboratoire impitoyable d’une société nouvelle, dont les principes fondateurs ne sont pas morts avec la chute du mur de Berlin. Comme un virus particulièrement insidieux, ils ont mué et se sont adaptés pour tenter de prendre le contrôle du corps social au niveau planétaire. Le contrôle remplace le pouvoir, la prison cède la place au labyrinthe.
À travers la destinée d’une poignée d’hommes et de femmes, le lecteur vivra la Genèse d’une idéologie plus dévastatrice et déshumanisante que tout ce que la civilisation humaine a produit.
Bienvenue dans le pire des mondes possibles.
Aujourd’hui, qui connaît la Révolution russe ? Comment est-elle encore enseignée ? Cent millions de morts. Pas de procès de Nuremberg. L’oubli en guise de jugement de l’histoire. Là encore et toujours l’ignorance cultivée …
– Extrait de la préface de Marc Bonnant
Tsaritsyne, 1918
Gagarine jouait sa vie. Plus exactement le temps qu’il lui restait encore à vivre, car l’officier des gardes blancs avait été parfaitement clair : «Si tu perds, tu seras pendu. Si tu gagnes, ce sera une balle dans la tête.» En lui disant cela, il avait souri comme un grand-père offrant des chocolats à son petit-fils. Gagarine, lui, ne voulait ni l’un ni l’autre. Il voulait vivre. Vivre et lutter. Lutter pour anéantir la pourriture du passé, pour vaincre l’absurdité et le chaos. Mourir, peut-être, mais l’arme à la main, les yeux dans les yeux avec son adversaire. Il aurait tout donné pour ne pas se laisser égorger, le regard vide et résigné, comme un agneau sacrificiel.
Quelques semaines plus tôt, Gagarine avait dû quitter en toute hâte le Komsomol, car la situation sur le front exigeait l’engagement des dernières forces disponibles. Comme beaucoup d’autres, il fut envoyé le fusil à la main dans les rues de Tsaritsyne pour empêcher la prise de cette ville par l’armée blanche. Les opérations étaient conduites par un commissaire délégué de Moscou, un homme avec des cheveux bruns et d’épaisses moustaches, avare de paroles, que tout le monde appelait «Koba»
Lorsque, quelques jours plus tard, celui-ci chercha des volontaires pour une patrouille derrière les lignes ennemies, Gagarine se présenta sans hésiter. L’ayant toisé de la tête aux pieds, Koba lui mit la main sur le calot en un geste paternel et, se tournant vers les autres, il déclara : «La révolution transforme même les enfants en héro!»
Accompagné de deux autres volontaires, il se mit en route en pleine nuit. Des heures durant, ils épièrent l’ennemi à pas de loup, relevant ses positions, franchissant ruines et gravats, roulant parfois dans des cratères et jouant au chat et à la souris avec les ombres des soldats blancs.
Oskar Freysinger
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